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Du Brexit au mouvement féministe, en passant par la question des frontières, l’agent 007 continue de cristalliser toutes les mutations de notre société. La preuve par le livre pertinent d’Aliocha Wald Lasowski, Les cinq secrets de James Bond.
 

James Bond est un homme ponctuel. L’année 2020 marque toutefois son premier retard mondial. Le nouvel épisode de ses aventures, qui porte un titre prémonitoire - Mourir peut attendre  -, initialement prévu dans les salles en avril et retardé pour cause de pandémie, sortira le 12 novembre. Si 007 patiente derrière l’écran, il est quand même présent dans l’actualité, au  centre d’un livre percutant - Les cinq secrets de James Bond. Professeur de philosophie politique à Sciences-Po Lille, Aliocha Wald Lasowski pose un regard très contemporain sur la saga de l’agent secret et livre une remarquable odyssée rythmée par cinq escales - la politique, l’identité, l’amour, le corps, la culture -, soit les principaux modules de la mythologie 007. La grille de lecture d’Aliocha Wald Lasowski nous transporte plus loin que la simple analyse relevant de l’esthétique du film d’espionnage ou du cinéma d’action. On voit ainsi apparaître tout ce que la série véhicule comme sens et comme sous-texte, démontrant qu’elle est l’une des plus en phase avec l’évolution du monde - de la guerre froide au Brexit, en passant par la menace  nucléaire, la guerre des étoiles et le terrorisme. Confronté à l’actualité, qui est l’histoire en train de se faire, James Bond doit faire face aux fake news, à la cybercriminalité, et se positionne dans un mouvement de révolution des moeurs. Sa misogynie est depuis plusieurs films déconstruite, le poussant à se regarder dans un miroir marqué par les courants de pensée qui bouleversent notre société et redistribuent les cartes en termes de domination.

 

La saga, miroir géopolitique

“De la guerre froide au Brexit, explique Aliocha Wald Lasowski, la saga  accompagne, et parfois anticipe, les rapports entre les puissances mondiales. Au fil des films, on peut notamment suivre l’évolution de la place de la Chine sur l’échiquier mondial, mais aussi la question du terrorisme et du cyberterrorisme. En 1962, Dr. No sort presque au même moment que la crise des missiles à Cuba, et le film est déjà un reflet des tensions de l’époque. En 1983, Octopussy rend compte aussi de son époque en illustrant cette opposition qui divise le Kremlin - celle entre le général Orlov qui préconise d’attaquer frontalement le bloc de l’Ouest et le général Gogol qui, lui, affirme que le communisme vaincra mais par la voie diplomatique.”

 

La notion de frontières

“James Bond est un pur sujet britannique, mais de film en film, il devient de plus en plus sensible aux autres cultures. Il interroge la notion de frontières car il ne vit pas les autres cultures de l’extérieur, mais en se les appropriant et en se positionnant comme un symbole du multiculturalisme. Il surmonte les frontières, il les efface. En 1967, dans On ne vit que deux fois, on voit que 007 aime tellement la culture japonaise qu’il se transforme physiquement. L’agent 007 est un être hybride, un être en mutation - comme le monde d’aujourd’hui.”

 

James Bond est-il féministe?

“Je ne sais pas si James Bond est  féministe - il est quand même l’incarnation d’une masculinité stéréotypée -, mais les films où il apparaît peuvent l’être. Contrairement à ce que l’on croit, les femmes y ont un rôle plus important que celui assigné aux James Bond girls. Il y a des femmes qui symbolisent des valeurs d’émancipation, comme Pussy Galore dans Goldfinger qui, en 1964, est une pionnière, sans compter que, dans les missions, les femmes sont souvent des alter ego de Bond, surtout les espionnes russes, d’ailleurs. Cette dimension féministe est de plus en plus marquée dans les derniers épisodes et pousse évidemment James Bond à se remettre en question sur le principe de domination masculine.”

 

007 est-il influencé par la communauté LGBTQI?
“Daniel Craig a fait franchir un cap supplémentaire dans l’évolution du personnage. Avec lui, James Bond devient un corps sexué et un objet érotique, voire homoérotique. Dans Skyfall, la
scène de face-à-face avec Silva interprété par Javier Bardem (scène dans laquelle Bond immobilisé, les poignets liés, est entrepris par Silva qui lui caresse le torse et les jambes - NDLR)  est basée sur des jeux de séduction entre les deux hommes... Il faut saluer cette remise en question des normes sexuelles et ce déplacement du regard vers une nouvelle forme d’érotisation. En ce sens, Bond participe aux mouvements de pensée les plus à l’avant-garde.”

 

L’agent est-il un lanceur d’alerte?
“La saga des James Bond interroge la société de surveillance, l’hyper-technologie de notre monde et ses dérives. C’est une autre thématique apparue et défendue à l’ère de Daniel Craig,  opérant un peu comme Edward Snowden (informaticien à la National Security Agency, inculpé par le gouvernement américain pour espionnage - NDLR) qui a dénoncé cette société de l’hyper-contrôle. Dans les films avec Craig, on voit que, du côté britannique, il y a une volonté de contrôle, en même temps qu’une mise en garde face au danger qui viendrait de l’intérieur - le fait de détourner de façon malveillante des outils de surveillance, par exemple - et qui menacerait les démocraties.”

 

La pandémie, future thématique
“Dans la saga, deux films évoquent déjà la menace d’un virus mortel - Au service secret de Sa Majesté en 1969 et Moonraker, sorti en 1979. En revanche, ce qui est intéressant pour le récit 007 dans ce que nous vivons actuellement, c’est la dimension mondiale de l’épidémie qui est également un très bon moyen de questionner la notion de frontières puisque le virus ne connaît pas les frontières. La pandémie pourrait donc bien nourrir les fantasmes des missions de James Bond à venir car elle correspond assez bien à l’esprit politique de la série.”

 

Par Sébastien Ministru, le 5 août 2020

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La presse

Un Bond dans l’actu

Achat de la paix sociale: les gangs ont déjà vaincu les autorités françaises, selon Gérald Pandelon
 

 

Pourquoi l’État est-il impuissant face aux parrains des cités? Gérald Pandelon, avocat pénaliste, pointe la passivité et la lâcheté des politiques dans les zones de non-droit. Il publie un ouvrage décapant, La France des caïds. Entretien-choc.

Voitures et bus incendiés, forces de l’ordre caillassées. La nuit du 14 juillet est régulièrement émaillée d’incidents et d’émeutes. Cette année encore, cette dramatique tradition a été respectée dans nombre de cités en France, à Évreux, Besançon ou Lyon. Comment se fait-il que ces désordres se reproduisent si régulièrement? La faute à l’État français, qui serait dépassé depuis près de 30 ans.

«Qu’est-ce que vous voulez que l’on fasse d’autre, Pandelon? Que l’on rentre dans les cités et que l’on reprenne la main sur tout ce petit monde? Vous être fou, maître! Ça va foutre un bordel monstrueux», tempêtait déjà Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur face à Gérald Pandelon, jeune avocat dans les années 80.

Une anecdote que Gérald Pandelon, avocat pénaliste, relate dans l’essai La France des caïds (Éd. Max Milo, 2020).

Son constat est glaçant : «Les narcobandits sont plus puissants que les forces de l’ordre. Dans les cités, c’est évident, ils ont gagné.»

Lui-même défenseur de deux cents grands bandits de Marseille, Paris et Lyon, il dresse un portrait terrifiant des cités de France, véritables zones de non-droit, alimentées par le trafic de stupéfiants et l’achat de la paix sociale par la corruption de la classe politique. Autant dire que le livre de l’avocat pénaliste est un brûlot.

Publiée le 9 juillet, La France des caïds est d’abord un témoignage: celui d’un avocat sur ses clients très particuliers. Il est aussi une analyse sociologique de ces caïds: les parrains des années 70 et 80 et désormais les narcobandits souvent issus de l’immigration. Dénonçant les activités de ceux qui paient ses honoraires, Gérald Pandelon admet bien volontiers être «schizophrène».
Des zones de non-droit
Me Pandelon connaît comme personne ces bandits. Si leur anonymat est préservé, leurs propos sont rapportés sans filtre. Ainsi ceux d’un caïd de Vaulx-en-Velin, sûr de sa force face aux autorités : «On n’a pas peur que l’armée et la police investissent nos cités, mais on les attend avec impatience. On est prêts […] Vous avez vu comment ils ont galéré pour gérer les manifs des Gilets jaunes alors que les mecs n’ont pratiquement pas d’armes ? Vous croyez qu’ils vont venir affronter chez nous des tas de types armés de kalach?»

Des confidences qui ont permis à l’avocat de comprendre les mécanismes du milieu. Ainsi, l’avocat mentionne-t-il la mise en place de «micro-entités qui s’autogèrent» au sein d’une structure très hiérarchisée, «du petit chouffe jusqu’au patron de la tour». À l’invitation d’une fratrie de caïds notoires à Marseille, il décrit sa venue ubuesque dans la cité de la Castellane, où le trafic se fait au vu et au su de tous. D’ailleurs, durant le confinement, plusieurs journalistes du Figaro ont tenté de pénétrer dans cette même cité. Ils y ont été vertement éconduits avant d’être pris en chasse jusqu’à l’autoroute.

Qu’est-ce qu’un caïd? Une personne détenant «une autorité morale», selon Gérald Pandelon, et qui a su inspirer une certaine crainte «par le sang», tout en parvenant «à blanchir ses activités sans faire l’objet de poursuites». S’il s’est spécialisé dans le trafic de stupéfiants en ayant amassé beaucoup d’argent, le parrain tentera de réintégrer l’économie officielle en investissant dans des «restaurants, des bars à chicha, des sociétés civiles immobilières». Il distingue en cela les «petites racailles» des «gros voyous», qui nourriraient selon lui l’espoir secret de «l’embourgeoisement» et de la «respectabilité».
«Les politiques ont souhaité acheter la paix sociale»
Mais les caïds ne sont pas selon Pandelon les seuls coupables. «Depuis une trentaine d’années, les politiques ont souhaité acheter la paix sociale», pense Gérald Pandelon. Leur outil? Les multiples plans de politique de la ville. Plus de 100 milliards d’euros, selon Contribuables associés, depuis les années 90.

Une «corruption endémique»: marchés publics contre voix d’une cité entière ou intimidation musclée d’un adversaire politique. On se croirait en Amérique latine, mais c’est bien de la France que notre interlocuteur parle. Les deux mondes pourraient bien se rapprocher pour le pire : «Comme au Brésil, en Colombie, ou au Venezuela, leur puissance [des caïds, ndlr] est telle dans l’Hexagone que si ce n’est pas encore le cas, l’État devra incessamment négocier avec ces guérillas localisées pour se maintenir au pouvoir.»

Par Jean-Baptiste Mendès, le 15 juillet 2020

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La presse

la paix sociale

Il s’appelle Bond, James Bond.
 

La saga filmique de ses aventures aura bientôt 60 ans d’existence en 25 longs métrages rarement encensés par la critique, sauf à titre de divertissement dominical. Mais le connaissez-vous bien ? Certains n’ont vu en lui qu’un avatar d’agent secret musclé, factotum de l’Occident, anticommuniste et raciste, misogyne et vil séducteur de jolies femmes vite oubliées. Bref, un héros conservateur désuet et borné, porté par un genre filmique vulgaire. Aliocha Wald Ladowski aurait plutôt succombé à son charme, et en dresse un portrait autrement complexe et flatteur aux yeux d’aujourd’hui. D’abord, Bond n’est pas un champion unilatéral : au fil de la série, ses ennemis s’avèrent être ceux de l’humanité, et non ceux d’un seul camp. Il défend la paix contre le crime organisé. Il est anglais, distingué, cultivé, patriote mais non nationaliste, il a des amis partout, même politiquement adverses. Homme de devoir, il sait pourtant désobéir aux ordres. Son humour est raffiné. Polyglotte et érudit, il connaît et adopte les manières du monde entier : c’est un héros cosmopolite, voire postcolonial. Même victorieux, il n’est pas en fer : plus agile que musclé, il est battu, torturé, et meurt plus d’une fois avant d’être enterré. Certes il renaît, parfois dans d’autres corps, tel le Bouddha, ce qui le rend un peu surhumain. Il est pourtant sujet au doute, à la lassitude, souvent en congé, voire déprimé. Enfin, les femmes : s’il les possède à la douzaine, c’est un séducteur délicat et, plutôt qu’un libertin sans scrupule, un veuf inconsolable à la recherche de l’amour. Mais ses ennemis l’en privent en éliminant ses conquêtes. Quant aux James Bond girls, ce sont loin d’être des potiches : battantes et dominatrices, elles le sauvent plus souvent qu’il les protège. Alors, Bond est-il un héros féministe ? Si la lecture de cet essai enjoué et documenté ne vous inspire pas de revoir la série, c’est que j’en ai mal fait le résumé…

Par Nicolas Journet

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La presse

007 revisité

Retour de l’Etat de droit : la difficile et délicate mission de la lutte contre le narcobanditisme
 

Gérald Pandelon publie "La France des caïds" aux éditions Max Milo. Dans ce récit palpitant, l'auteur met en évidence la toute-puissance des grands bandits sur les milieux économiques, sociaux et politiques en France. Pour la première fois, un avocat nous raconte de l'intérieur la face cachée du crime. Extrait 1/2.

Avec Gérald Pandelon

Oui, j’en suis persuadé, ces cheminements compliqués pourraient être taris en grande partie si les financements officiels étaient plus accessibles ; mais il existe quatre raisons éventuellement cumulables pour lesquelles ce n’est pas le cas.
La première raison est un fait : l’Etat minimise – voire dissimule – l’impact du narcobanditisme des cités et de ses incidences. En témoignent les « plans gouvernementaux », souvent portés par des ministres qui font tout ce qu’ils peuvent pour avoir l’air intelligents mais qui ont, à de rares exceptions près, beaucoup, beaucoup de mal.

La deuxième raison est une hypothèse : celle de l’incompétence des décideurs. On a toujours tendance à considérer que, au seul motif que des hommes sont nommés ministres, ils reçoivent les compétences appropriées par l’intercession du Saint-Esprit républicain. Pourtant, si les ministres étaient réellement compétents, n’auraient-ils pas un métier au lieu d’avoir une fonction et un maroquin ?

La troisième raison est une évidence que nous avons rapidement évoquée : laisser prospérer les trafics dans les cités permet d’acheter la paix sociale. En 2000, lors d’un dîner auquel j’étais invité, Charles Pasqua l’avait reconnu devant moi, avant d’ajouter :

-Et qu’est-ce que vous voulez que l’on fasse d’autre, Pandelon ? Que l’on rentre dans les cités et que l’on reprenne la main sur tout ce petit monde ? Vous êtes fou, maître ! Ca va foutre un bordel monstrueux !

C’est une autre facette du terrorisme : la peur des conséquences concrètes qui suivraient un retour de l’Etat de droit dans les cités. En réalité, l’Etat a peur. Les gros bonnets s’en frottent les mains. Un caïd de Vaulx-en-Velin me disait récemment :

-Nous, non seulement on a pas peur que l’armée et la police investissent nos cités, mais on les attend avec impatience. On est prêts. De toute manière, ils viendront jamais. Ils auraient aucun intérêt. Ils perdraient des hommes pour rien. Ils tueraient des gamins. Vaut mieux qu’ils restent là où ils sont. Nous, on fait notre business dans notre coin. On emmerde personne. Et comme on fait du bif chez nous, on a levé le pied sur les braquages. Ils ont tout à gagner à nous lâcher la grappe. D’ailleurs, vous avez vu comment ils ont galéré pour gérer les manifs des gilets jaunes, alors que les mecs ont pratiquement pas d’armes ? Vous croyez qu’ils vont venir affronter chez nous des tas de types armés de kalash ?

La quatrième raison est un constat : peut-être parce que les victimes sont des pauvres, l’Etat se désintéresse de la question. Disons-le, la perspective dans laquelle est abordée la question des cités et du narcobanditisme ressortit du je-m’en-foutisme. Rien de paresseux, dans ce laisser-aller – la simple conviction que le but du pouvoir est de le conserver ; le moyen est de limiter les soubresauts sociétaux ; la conséquence est que personne ne souhaite s’attaquer à un problème de première importance, d’autant qu’il est politiquement très risqué. Autrement dit, à mon sens, ça va empirer. Le manque de courage va nous tuer.

Une dernière anecdote, en guise de synthèse : j’ai relu récemment un livre stabyloté lors de mes années à Sciences-Po – un ouvrage dirigé par Yves Cannac sur les réformes « dont l’Etat a besoin ». Trente ans après, on n’a pas avancé d’un iota. Le phénomène de paupérisation, de sclérose, de replis sur soi et d’abandon de nombreux territoires comme de leurs habitants, s’est aggravé. C’est un échec absolu. La puissance des grands narcobandits des cités et leur rayonnement hors de leur territoire traduisent sans fard cette terrible évidence.
Décrire la France des caïds, c’est évoquer une pieuvre aux tentacules infinies. Le grand banditisme est poreux. Insidieux. Osons le néologisme : insinueux. Il s’insinue partout. Il ne se limite ni aux braquages, ni au narcobanditisme, ni à l’extorsion, ni au business de la mort. Il est souvent multicartes. Certes, les cités recèlent nombre de trafics d’importance, mais ceux-ci s’étendent bien au-delà des zones dites « de non-droit » ou, ce qui revient au même, « de reconquête républicaine ». L’argent sale fait vivre des pans entiers de la société. Les narcotraficants se substituent à l’Etat pour soutenir, non sans arrière-pensées, familles démunies et petits commerçants croulant sous les dettes. Néanmoins, l’argent sert aussi à s’assurer les bonnes grâces des politiques en finançant leurs campagnes, contre de petits ou grands avantages ; de plus, il permet aux entrepreneurs de contracter des prêts en dépit de la sévérité des banques ; et il offre l’occasion à certaines professions libérales de ruser avec l’Etat.
Le blanchiment de la manne stupéfiante peut aussi bien financer le train de vie des grands truands, la survie d’une « sœur » dans une impasse, le nouveau yacht d’un chirurgien capillaire, des embryons de terrorisme ou les ambitions d’un parti politique susceptible de se montrer reconnaissant à moyen terme. En d’autres termes, il n’y a pas, d’un côté, les voyous patentés, oeuvrant dans les cités tout en risquant de violentes incursions hors de leur territoire, et, de l’autre, de bonnes gens irréprochables.

Le grand banditisme est spongieux. Il efface les frontières. Il aspire les franges. C’est sa force. Tout le monde grignote son gâteau empoisonné, du manant au grand commis de l’Etat, de la maman célib de cité (ou d’ailleurs) avec quatre enfants à charge au patron de PME cherchant du cash pour baisser ses charges. Chacun trouve son intérêt dans ces crimes et délits ; et, pour le dire rondement, tout se passe comme si l’ensemble des Français vivaient, directement ou indirectement, au crochet des caïds.

Aussi peut-on se demander si la notion même de « caïd », chargée de représentations comme elle est, a encore un sens. Le caïd, c’est bien sûr l’individu qui s’adonne à tout type de trafics. Le grand voyou qui gère un point de deal et monte à l’occasion au braquo tout en s’occupant de blanchir l’argent ainsi récolté. Cependant, c’est aussi ce même personnage, adulé des hautes sphères de l’Etat, qui est soupçonné de tremper dans des trafics d’une gravité insondable. A plus d’un titre, le caïd est insaisissable.

Logique que, en conséquence, la France des caïds efface les frontières. Les absorbe. Détrousse l’idée que les citoyens se peuvent faire de la justice. Cette France-là, notre France malgré qu’on en ait, vit dans un autre monde. Un monde où les grands voyous tutoient les représentants de la République quand ils ne sont pas les meilleurs amis de hauts fonctionnaires de la police.
Extrait du livre de Gérald Pandelon, "La France des caïds", aux éditions Max Milo

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La presse

de droit

Dans un journal de bord, co-écrit avec la journaliste Aurélie Selvi, Teresa Maffeis, figure militante niçoise, revient sur les citoyens connus ou inconnus qui ont aidé des réfugiés.
 

 
La France, pays d’accueil, de liberté et de fraternité ? Des termes qui divisent et qui malheureusement restent un doux rêve. Il suffit de voir les politiques menées face à la détresse des migrants qui arrivent dans des conditions épouvantables dans notre pays. Pourtant, des citoyens bravent des "interdits" pour aider un autre être humain comme eux. Des initiatives que Teresa Maffeis, une militante de la première heure, a voulu mettre en lumière dans un livre type journal de bord, en collaboration avec Aurélie Selvi, journaliste : LES SENTINELLES – Chroniques de la fraternité à Vintimille.
Derrière chaque page se cache un boulanger ou un retraité, une aristocrate ou un agriculteur, un anarchiste ou un curé. Ces individus se mobilisent avec courage et passent à travers des arrêtés municipaux et préfectoraux pour nourrir, héberger, ou encore, faire voyager des migrants qui ont fui des vies de souffrance.

Teresa Maffeis, d'une de ces voix de combattants qu'il est facile à percevoir, nous explique qu'elle ne veut pas se mettre sur le devant de la scène. Elle n'est qu'une parmi tant d'autres aidants. "Le livre n'est pas un recueil de portraits de militants, mais il sert à montrer qu’il y a eu tout un flot d’entraide qui peut mettre des larmes aux yeux tellement c’est fort", confie-t-elle.

Pourtant, difficile de passer à côté de cette femme de conviction, cette niçoise d’adoption d’origine italienne, soixante-huitarde, qui milite dans de nombreux domaines : elle est la fondatrice de l’Association pour la démocratie à Nice (AdN), elle aide à la scolarisation des enfants roms, s'investit dans les quartiers difficiles, est présente dans un collectif de droits des femmes, tient des permanences juridiques pour les étrangers qui arrivent à dans sa ville et s'engage écologiquement.

"Je lutte pour toutes les personnes dont on ne s’occupe pas et qui sont discriminées ou dans des situations difficiles. Je suis révoltée de voir des personnes souffrir. Les gens ont un regard négatif sur les réfugiés alors que ces derniers n’aspirent qu’à travailler et avoir une vie meilleure", explique cette engagée des causes.

Des jeunes filles et des réseaux de prostitution
Le livre qui revient sur cinq ans d’engagement auprès des migrants bloqués à la frontière franco-italienne au niveau de Vintimille donne l'occasion à Teresa Maffeis de nous raconter les images qui hantent sa mémoire.
Elle a ainsi vu de nombreuses jeunes filles arriver seules en Italie, des Érythréennes que les parents faisaient venir pour trouver une autre vie. "C'était affreux ! Elles ont été la proie d’agressions et de la prostitution. J’ai appris que leurs mères leur mettaient un patch qui durait deux ans pour qu’elles n’aient pas d’enfants. Vous imaginez une mère qui fait cela, car elle sait que sa fille va se faire violer en Libye et dans d'autres pays. Il y a vraiment de grandes souffrances dans les pays d'origine, car tu ne peux pas en arriver à ce stade. La recherche d'une vie meilleure amène à ce genre de réflexion", affirme Teresa Maffeis.
"Je me rappelle une fois, une bande d’érythréennes m’ont dit en sortant de l’église : on s’en va. En leur demandant quelles manières, elles m’ont dit : nous avons trouvé des camionneurs. Je ne veux pas imaginer ce qui s'est passé...", ajoute-t-elle.
Aujourd'hui, selon la militante, les femmes n'arrivent plus seules. Elles peuvent ainsi s'associer à un autre réfugié homme pour un parcours entre les pays plus "facile". Elle voit aussi des familles entières venant de Syrie et d’Iran.
Si on ose lui demander si elle est essoufflée par le manque d'évolution des mentalités politiciennes, elle nous répond en toute sincérité que la guerrière des droits est, et sera toujours présente. "J'entends toujours des personnes me poser la question : 'comment tu fais pour militer encore ?' J'aimerais leur dire : 'mais comment tu fais toi pour ne pas le faire ?' Mais je réponds avec plus de diplomatie que j'ai ma propre vie avec ce militantisme à mes côtés."

Une loi sur l’humanité
Teresa Maffeis le martèle, ces femmes et ces hommes traversent des situations très risquées pour s’installer dans un pays calme, trouver un travail et donner un peu d’argent à leur famille restée sur place. Et elle est consternée par la législation française qui ne permet pas d’aider. Par exemple, elle affirme la nécessité du regroupement familial qui permettrait aux familles de se retrouver. "Cela ne sert à rien de faire attendre des gens ici (en France) qui n’ont personne alors que des proches les attendent ailleurs en Europe. L’humanité est un devoir. Aidons les migrants à s’en sortir la tête haute", explique-t-elle.
Pour cette humaniste, il faut encore et toujours se mobiliser, que les aidants n'aient pas peur : "j’ai vu des gens en Italie qui n’étaient pas très accueillants avec les personnes noires, pourtant ces mêmes personnes ont adopté des enfants réfugiés, donné à manger à la Caritas ou se sont occupés des femmes. Ce que je veux montrer dans le livre c’est que n’importe qui peut donner un peu de lui dans ce concept d'aider les autres."
Sa plus grande satisfaction est de voir les migrants construire leur nouvelle vie. "Une jeune fille qu’on connaît bien est devenue aide-soignante, c'est magnifique. J’aime suivre leur destinée, je reçois même des photos de leurs enfants. Je ne suis pas du genre à aider une fois puis à fermer ma porte", nous transmet avec générosité Teresa Maffeis.

Par Céline Peschard, le 8 juillet 2020

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La presse

est un devoir. Aidons les migrants à s’en sortir la tête haute »

Jeunes remis à la rue, engorgement des procédures administratives, refoulements quotidiens vers Vintimille : la situation s'aggrave à la frontière franco-italienne.
 

Dans un journal de bord, co-écrit avec la journaliste Aurélie Selvi, Teresa Maffeis, figure militante niçoise, revient sur les citoyens connus ou inconnus qui ont aidé des réfugiés.
 

Au téléphone, Mila et Vedran (1) se sont vu expliquer qu’il fallait prendre la première à droite en sortant du tram. Le lieu de rendez-vous avec la Cimade semblait simple à trouver. Ils se sont trompés, c’est la cause de leur retard. Le couple de Bosniaques n’a pas l’habitude des adresses bucoliques pour s’occuper des papiers. Trop exigus pour respecter les consignes sanitaires, les locaux de l’association d’aide aux migrants ont été délocalisés dans le jardin d’un temple protestant du centre-ville de Nice. Un cadre champêtre : des oliviers pour l’ombre et des chaises de jardin pour la salle d’attente. «Ça a ce côté folklo mais l’organisation est précaire, temporise Elysabeth Marque, bénévole. On n’a pas d’imprimante ni d’électricité. Quand il pleut, on utilise le parasol. C’est la débrouille.»

Toute l’organisation est chamboulée. Désormais, les rendez-vous à la Cimade se prennent au téléphone : difficile pour des non-francophones. Ceux à la préfecture par mail : compliqué à déchiffrer avec Google Traduction. «C’est là qu’on s’aperçoit des limites de ce système après le confinement, dit Elysabeth Marque. Les démarches sont encore plus lourdes.» Mila et Vedran, 37 et 42 ans, ont été hébergés par le 115 dans un hôtel pendant le confinement. Une aide qui va s’interrompre en même temps que la date fatidique de leur obligation de quitter le territoire français (OQTF). Dans quinze jours, ils devront être partis. «On est là pour voir si on peut faire quelque chose», espère Vedran, arrivé en France en 2016.
«Police administrative»
David Nakache et son association Tous citoyens ! apportent une aide administrative aux mineurs migrants qui arrêtent leur chemin à Nice. Le responsable de l’association a vu un basculement dans leur prise en charge dès le jour du déconfinement. «On a récupéré douze jeunes en dix jours. L’aide sociale à l’enfance [ASE, gérée par le département, qui ne souhaite pas communiquer, ndlr] a remis à la rue d’un bloc les jeunes pour lesquels il n’y avait pas de minorité établie, raconte-t-il. Rien n’a changé avec le confinement. C’est même pire : on est dans la police administrative dans toute sa splendeur.»

Après avoir trouvé «en urgence» une solution d’hébergement, l’association a relancé la machine à recours. «Tous les foyers de France ont ouvert les vannes. Nous nous sommes retrouvés avec beaucoup d’audiences et de passages au tribunal, explique David Nakache. Avec les difficultés d’envoi des documents, ces gamins ont perdu trois ou quatre mois. Comme ce sont des jeunes proches de la majorité, c’est fatidique. Ils risquent de perdre leurs droits.» La préfecture des Alpes-Maritimes fait savoir que «le renouvellement des récépissés et la demande de document de circulation pour un étranger mineur s’effectueront par téléprocédure à compter du 1er juillet». Avec, là encore, des barrières linguistiques et matérielles.
Vintimille, base de repli
Comme Mila et Vedran, les migrants qui se retrouvent à Nice sont entrés en France en franchissant la frontière franco-italienne au niveau de Vintimille. Souvent, le passage ne se fait pas du premier coup. Ils tentent leur chance à pied, en train ou par la route, faisant de Vintimille une base de repli. C’est dans cette ville que Carla Melki intervient pour Médecins du monde. «Le 18 avril, le camp de Caritas à Vintimille a fermé ses portes aux nouveaux arrivants à cause d’un cas de Covid. Il n’a toujours pas rouvert, dit-elle. En termes d’assistance humanitaire et d’accueil, il y a une détérioration très nette : moins d’accès aux soins, à l’information et à la nourriture.» En trois heures d’intervention, Carla Melki a croisé 45 migrants. Elle estime à 200 le nombre de personnes en transit qui dorment sur la plage, sous les ponts et devant la gare.

Teresa Maffeis se rend à Vintimille deux fois par semaine. Militante et coauteure du livre les Sentinelles – un recueil de «chroniques de la fraternité» à la frontière –, elle vient de reprendre ses distributions de duvets et de kits d’hygiène. «Si le camp reste fermé, ça va être une catastrophe. A Vintimille, il n’y a que des gens de passage, rapporte-t-elle. Avec la réouverture des ports et la reprise des bateaux de sauvetage, des gens ont déjà débarqué. Ça va redevenir comme avant.» Un retour déjà observé par la Coordination des actions aux frontières intérieures (Cafi), pilotée par cinq associations. De mi-mars à mi-mai, le collectif a enregistré 107 refoulements, soit trois personnes par jour.
Promiscuité et errance
Depuis le déconfinement, 50 migrants sont raccompagnés à Vintimille quotidiennement. «Aux postes frontières, les gens sont dans une grande promiscuité, on leur donne à peine du savon. Puis ils sont renvoyés dans l’errance. Les conditions se sont aggravées. Une demandeuse d’asile et son enfant avec une poche gastrique ont été remis côté italien. C’est l’hôpital qu’il fallait appeler, pointe la chargée de projet de la Cafi, Agnès Lerolle, qui a fait un recours devant le Conseil d’Etat. Le confinement a compliqué les choses. Les associations ont moins accès aux personnes pour proposer des soutiens et se rassembler.»

Dans le jardin niçois, l’espoir est maigre pour que Mila et Vedran voient leur dossier de réexamen de demande d’asile accepté. «On voudrait une simplification des démarches pour désengorger les services administratifs, milite Elysabeth Marque. Il faut un titre unique, durable et qui donne l’autorisation de travailler.» Au-delà du déconfinement.
(1) Les prénoms ont été changés.

Par Mathilde Frénois, correspondante à Nice, le 1er juillet 2020.

 

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galère pour les migrants après le déconfinement

À 71 ans, la fondatrice de l’Association pour la démocratie à Nice (AdN), rend hommage aux « héros de chair et d’os » dans son livre « Les sentinelles, Chroniques de la Fraternité à Vintimille », co-écrit avec la journaliste Aurélie Selvi
 

 

« Il était important de rendre hommage à ces héros de tous les jours. Il y a eu tellement de belles histoires là-bas, des adoptions, de l’entre-aide, venant de personnes qui n’avaient jamais fait ça avant », raconte Teresa Maffeis, la voix rauque, un café fumant à la main, assise sur son canapé.

Cette Niçoise d’adoption, d’origine italienne, cheveux roux, habillée en vert sinon « on ne la reconnaîtrait plus », explique-t-elle amusée, est co-auteure du livre Les sentinelles, Chroniques de la Fraternité à Vintimille, un journal de bord sorti le 18 juin, qui retrace cinq ans d’engagement auprès des migrants bloqués à la frontière franco-italienne. Cette date de sortie n’est pas anodine, presque symbolique. En juin 2015, la frontière franco-italienne a été fermée, empêchant les migrants de passer en France.
« Des héros de chair et d’os »
Depuis, celle qui a créé en 1991 l’Association pour la démocratie à Nice (AdN) et qui lutte contre toutes les formes d’exclusions a continué à se rendre à Vintimille pour distribuer des vêtements, de la nourriture et un peu de gaîté dans la vie de ceux qui ont quitté leur pays. « Je ne leur demande jamais ce qui leur est arrivé. Ils ont souvent un parcours difficile, sanglant, qu’ils essaient d’oublier. Vous savez, avant de partir, les femmes se mettent des patchs contraceptifs, car elles savent qu’elles vont se faire violer. Donc quand on est avec eux, on essaie de les faire rire », explique Teresa.

Ce récit des « héros de chair et d’os », écrit-elle dans l’avant-propos, est à la première personne. « C’était pertinent. Elle est le fil rouge de ce livre, enfin le «fil vert». Pour ce bouquin, je me suis mise sur ses pas. Parfois j’ai été rattrapé par ma vie professionnelle et personnelle. Mais ce n’est pas grave car tu sais que même si toi tu n’es pas là un temps, elle, elle y sera toujours. Elle est constante dans son engagement Teresa. C’est dans son ADN », témoigne Aurélie Selvi, journaliste et co-auteure de l’ouvrage. « Quand il y a eu les problèmes à la frontière italienne elle continuait à aider les sans-papiers, à la scolarisation des enfants roms. Elle ne lâche pas. Elle se met au service des autres et parfois, elle s’oublie un peu », décrit celle qui est devenue son amie.
« Rien ne bouge parce qu’il n’y a pas de volonté politique »
« J’aide juste des gens dans le besoin c’est tout », répond Teresa lorsqu’on lui demande comment elle parvient à tout gérer. « Les gens pensent que je ne fais que ça. Mais je vais aussi à des expos, je vais voir des films, je voyage. Je vis quoi, j’ai du temps. Alors je le donne aux autres ». « Mes parents étaient des immigrés italiens. Je suis très sensible au rejet. Mon père était pauvre et tu sentais que tu n’étais pas comme tout le monde », raconte-t-elle. Un besoin de justice face à des situations difficiles loin de la décourager : « J’ai beaucoup de peine, pas de colère. Ça me révolte. Mais rien ne bouge parce qu’il n’y a pas de volonté politique pour ça. L’humain n’arrivera jamais en premier. Mais on ne lâche rien. »

Une ténacité et une force malgré des histoires qui l’empêchent parfois de trouver le sommeil. « Il y a des choses auxquelles je pense tout le temps. Cette jeune fille, Milette, dont on parle dans le livre. Morte sous un camion. J’ai l’obsession de sa maman, qui reçoit le cercueil de sa fille, ce qu’elle a ressenti, ça, ça ne me quitte pas. Ou ce migrant, rieur, qui s’est rasé «Paris» sur le crâne, plein d’espoir. Je pense à lui et je ne sais pas ce qu’il est devenu », se rappelle Teresa Maffeis.

Et si le livre retrace cinq ans d’engagement, le sien n’est pas fini. Depuis la fin du confinement et la réouverture de la frontière avec l’Italie, Teresa est retournée à Vintimille, au camp de la Croix-Rouge. « C’est compliqué actuellement là-bas. Le camp va peut-être disparaître alors même qu’il avait fermé temporairement pendant le confinement après un cas détecté de Covid-19 », s’inquiète-t-elle, plus volubile quand il s’agit d’évoquer les difficultés contre lesquelles il faut se battre.

« Les sentinelles, Chroniques de la fraternité à Vintimille », éd. Max Milo, 19,90€.

 

Par Olfa Ayed, publié le 01/07/20

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La presse

une « sentinelle » engagée pour les migrants à Vintimille

À Nice, Teresa Maffeis est une figure de l’aide aux migrants, qu’elle va trouver régulièrement à Vintimille où ils attendent de poursuivre leur route vers la France. Une « simple question d’humanité » à ses yeux.
 

Elle fait chauffer le café dans une petite cafetière italienne. Dans son appartement niçois, Teresa Maffeis sourit : « Le café, il ne m’est pas possible de le faire autrement. » Il est fort et savoureux. Comme les histoires qu’elle raconte sont puissantes et prenantes. À Nice, beaucoup connaissent cette silhouette menue, toujours habillée de vert. Longtemps figure de la lutte contre l’extrême droite – en 1991 elle fait partie des créateurs de l’Association pour la démocratie à Nice (ADN) lorsque le fondateur du Front national, Jean-Marie Le Pen, brigue la présidence de la région Paca – cette retraitée d’une caisse de retraite incarne aujourd’hui le soutien inconditionnel aux migrants. Ceux qui, de Vintimille, cherchent à rallier la France, ou le reste de l’Europe, en quête d’une vie meilleure.

« Les premiers à arriver ont été les Tunisiens, en 2011, au moment de la révolution. Je me souviens d’eux bloqués à la gare de Vintimille », se remémore-t-elle. Depuis lors, chaque semaine voire chaque jour selon l’urgence, Teresa file en Ligurie. Car après, sont arrivés les Érythréens, les Soudanais, les Afghans, les Irakiens…
« Le racisme s’est banalisé »
Ces allers-retours sont aussi pour Teresa Maffeis l’occasion de renouer avec le second de ses « deux pays », comme elle dit. Elle est née en France il y a 71 ans. Ses parents sont originaires de Bergame, en Lombardie. À la recherche de travail, ils fuient la misère après la Seconde guerre mondiale pour s’installer à Orléans dans le Loiret. Le père peint les wagons de la SNCF, la mère s’occupe des six enfants. « On vivait dans un garage. Le racisme, on l’a doublement vécu. Parce qu’on était Italiens et parce qu’on était pauvres », lâche-t-elle.

Assise sur un canapé vert, la septuagénaire fume une cigarette allumée avec un briquet vert, qu’elle dépose dans un cendrier vert. Elle décrit ce père qui, une fois arrivé en France, est devenu taiseux. Et ces voisins qui le dénonçaient lorsqu’il partait parfois, le soir, travailler au noir.

Ce regard des autres, cuisant et humiliant, Teresa s’en souvient. Elle le voit, aujourd’hui encore, couler sur ceux qu’elle aide. « Le racisme s’est banalisé. Maintenant il porte un costume », soupire celle qui a fait ses premières armes politiques à l’université. À la fac d’italien, à Nanterre, en 1968. Plongée dans l’épicentre de la contestation qui secoue la France, elle écoute avec délectation Daniel Cohn-Bendit haranguer les amphis : « Lui est devenu un politique. Moi, il me fallait du concret. »
Les migrants, « prisonniers dans un pays libre »
Ces dernières années, dès qu’elle le peut, Teresa Maffeis rallie l’Italie, ce pays « exubérant » où plongent ses racines. Cet après-midi-là, elle rentre de Vintimille, du camp de la Croix-Rouge, toujours fermé après des suspicions de cas de Covid-19. Elle a fait un saut au bar de Delia, la barmaid des migrants qui vient d’accueillir des Syriens et des Iraniens.

Depuis 2015, la frontière reste fermée pour les migrants. « En cinq ans, on estime que 50 000 à 80 000 personnes, de 80 nationalités, sont arrivés à Vintimille », témoigne Maurizio Marmo, le président de la Caritas Intemelia, le jumeau italien du Secours catholique, cheville ouvrière de l’accueil des réfugiés localement.

Sur son canapé sapin, Teresa la francese, comme on l’appelle de l’autre côté de la frontière, se désole : « Quand ils arrivent à Vintimille, ces femmes et ces hommes pensent que leurs souffrances sont finies. Or, leur plus grande douleur c’est de se retrouver prisonniers dans un pays libre. » Alors elle distribue vêtements, nourriture, aide à trouver des hébergements, à remplir les formulaires administratifs. « Beaucoup sont jeunes, ils ont droit à un avenir eux aussi, plaide-t-elle. Le plus souvent, frontière fermée ou pas, ils passent. Quitte à prendre de grands risques. Certains en meurent. »
Poursuivie pour participation à une manifestation interdite
Teresa Maffeis a eu maille à partir avec la justice, parfois. Elle est notamment poursuivie en Italie pour participation à une manifestation interdite. Qu’importe. Elle montre une photo sur une étagère : des Érythréens qu’elle est allée voir chez eux, en Rhénanie. « Peu restent à Nice ou même en France. Ils rêvent plutôt d’Angleterre, d’Allemagne, d’Europe du Nord ».

Comme d’autres bénévoles très impliqués, Teresa Maffeis est « un trait d’union entre les deux côtés de la frontière » aux yeux de Maurizio Marmo. « Elle est un des témoins de la fraternité qui existe ici. »

Elle vient d’écrire un livre avec la journaliste Aurélie Selvi. Une chronique parfois très dure du quotidien à Vintimille (1). « Une trace nécessaire » pour recoudre le récit de vies dont on ne saisit que des bribes. « Les gens disent : je ne pourrais pas faire ce que tu fais… Mais si ! », assure-t-elle. « On fait de moi une militante. Je n’aime pas beaucoup ce mot. Trouver un logement, donner à manger, aider ce n’est pas être militant. C’est être humain. »

(1) Les Sentinelles, Chroniques de la fraternité à Vintimille (Ed. Max Milo, 280 p., 19,90 €)

 

Par Coralie Bonnefoy, correspondante régionale à Nice, le 23/06/2020

 

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La presse

trait d’union entre Nice et Vintimille

En pleine crise du Covid, l’objectif était de sauver des vies, coûte que coûte. Et pourtant, sans ciller, on laisse près de nous des vies disparaître dans l’eau ou se dissoudre dans des camps de mauvaise fortune. Avec leur livre, Les Sentinelles, la combative Teresa Maffeis et la journaliste Aurélie Selvi témoignent et mettent en lumière la solidarité de quelques indociles à la frontière franco-italienne.
 

Qu’est-ce qui peut donner envie à 3 artistes comme Edmond Baudoin (voir son interview “Il faut faire l’inventaire des vivants“), Jacques Ferrandez et Ernest Pignon-Ernest de s’inscrire dans le même livre ? Sûrement le sentiment d’urgence, l’urgence de faire partie d’une chaîne humaine. Et pas n’importe laquelle. Celle qui relie un groupe solidaire aux milliers de migrants, femmes, hommes, enfants qui fuient une vie devenue impossible et se heurtent aux frontières.

Le 18 juin 2020 verra la sortie du livre Les Sentinelles, chroniques de la fraternité à Vintimille (Max Milo éditions), ou le récit d’une solidarité sans faille, émanant d’anonymes, d’associations, de figures locales, vers des exilés, coincés entre la France et l’Italie.

La misère n’étant pas moins cruelle au soleil, Vintimille cristallise les paradoxes. D’un côté, supermarché des azuréens qui surconsomment, de l’autre, supermarché de la souffrance en transit qui doit se cacher ; d’un côté, l’inaction des pays européens, de l’autre, le soulèvement d’une poignée d’hommes et femmes, totalement investis ; d’un côté, le brouhaha de la Riviera, de l’autre, le silence des médias…
Hommage aux Justes
Les deux auteures du livre ne sont pas restées silencieuses. Militante bien connue, petite-fille de migrants italiens, toujours de vert vêtue, Teresa Maffeis est fondatrice de l’Association pour la démocratie à Nice, ou AdN. Et justement, dans son ADN, les causes humanitaires, comme la lutte contre les discriminations et l’exclusion des sans-papiers, la scolarisation des enfants Roms, l’aide aux sans-abri, les droits des femmes, le handicap, le vieillissement…

Aux côtés de “Mamma Teresa”, sa complice, la jeune journaliste Aurélie Selvi, à la fibre sociale et environnementale affirmée. Ex-rédactrice en chef du magazine Ressources, axé sur le développement durable, lauréate du prix Eco-reportage 2017 pour la région de Nice, Aurélie a partagé avec Teresa, sur le terrain, maraudes nocturnes, collectes, visites et cours de français.
70,8 millions de déracinés
Grâce à leur livre Les Sentinelles, Teresa et Aurélie témoignent de “cinq années de rencontres, de tristesse, de joie, de vie, de mort, d’espoir et de désillusion, cinq années que l’Histoire ne devrait pouvoir — ni devoir — oublier”. Les auteures y rendent un vibrant hommage à toutes les personnes franco-italiennes qui, inlassablement depuis 5 ans, manifestent, dénoncent, apportent aide et soutien de toute nature aux réfugiés de Vintimille… à moins de 20 minutes de la France. De vrais citoyens qui, en guise de reconnaissance, gagnent parfois un aller devant les tribunaux. Le livre met également en exergue des textes d’Enzo Barnaba, romancier et historien sicilien, de Philippe Jérôme, journaliste monégasque, et d’André Tosel, le regretté philosophe français.

Ce 20 juin 2020 marquera la journée mondiale des réfugiés, comme depuis 19 ans. Bien triste journée, car fin 2018, le monde a atteint, selon l’ONU, un score de 70,8 millions de déracinés, fuyant guerres ou persécutions dans le monde. Soit le plus cruel record jamais atteint. Combien en faudra-t-il de plus pour nous réveiller ?

 

 Par Laurence Fey

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La presse

la fraternité

TRIBUNE. Alors que « Mourir peut attendre », le 25e film de la série 007, est prévu pour l’automne, l’essayiste Aliocha Wald Lasowski décrypte la recette du « cocktail bondien ».
 

Qu’est-ce qui fait encore, pour nous, spectateurs de la première heure ou d’une nouvelle génération, le charme irrésistible du célèbre espion, après presque six décennies de bons et loyaux services devant la caméra ? Depuis le 5 décembre 1962, date de la première londonienne sur tapis rouge de « James Bond contre Docteur No », l’agent 007 porte bien ses rides et a plutôt bien vieilli, chacune de ses sorties au cinéma restant auréolée de succès, critique et populaire.

Alors que le 25e  film de ses aventures sera sur les écrans à l’automne, il reste, dans le monde, l’icône pop inégalée. Le secret de sa longévité tient notamment au chic du gentleman, l’élégance et la séduction indémodables. James Bond way of life, véritable marque de fabrique pop-culturelle, mythe au sens de Roland Barthes, à savoir un signe devenu une vérité, et se passant de langage pour incarner des valeurs partagées par tous. C’est la britannicité attitude, tour à tour incarnée par l’Ecossais Sean Connery, l’Australien George Lazenby, le Gallois Timothy Dalton, l’Irlandais Pierce Brosnan, en passant par les Anglais Roger Moore et aujourd’hui Daniel Craig.
L’espion s’habille en Prada
Au fil des missions, 007 a su se démarquer rapidement de ses confrères infiltrés pendant la Guerre froide. Pour John Le Carré, maître de la manipulation sombre et de la filature discrète, qui fut lui-même membre du MI6, les services secrets britanniques, l’espion vient du froid, et y retourne. Pour Ian Fleming, ancien officier du renseignement naval de Sa Majesté et père de James Bond, l’espion, au contraire, s’habille en Prada. Il est doté de tous les avantages : goût pour les meilleurs champagnes, comme Dom Pérignon et Bollinger, fréquentation des grands couturiers, jusqu’au costume Brioni du « Monde ne suffit pas », passion pour les voitures de luxe, parmi lesquelles la célèbre Aston Martin DB5. Tout indique sa préférence pour l’éclat et le pétillement de la vie. Les Bahamas plutôt que Moscou. Et toujours so british !

007 porte bien son nom, au croisement de Bond Street, rue des enseignes de haute couture à Londres, au cœur historique de Mayfair, et de St James’s Street, près de Piccadilly, et qui possède le plus ancien club de gentlemen de la capitale. La scène de cinéma où 007 apparaît pour la première fois à l’écran a lieu au Cercle des Ambassadeurs, une salle de jeu privée et fictive de Londres. On ne voit pas le visage, seules les mains tiennent et posent les cartes d’une partie de chemin de fer, variante du baccara de casino. Soudain, allumant une cigarette, la flamme du briquet l’éclaire, l’homme, dont on découvre enfin les traits, prononce la ritournelle la plus glamour de l’histoire du cinéma : « My name is Bond, James Bond. » Le charme opère. Un style et une attitude s’imposent dans le monde.

Le succès toujours présent du héros tient aussi à autre chose, un supplément d’âme qui transcende les costumes et les gadgets, les décors de rêve, l’artefact et le trompe-l’œil de l’espionnage de gala. Une forme de désinvolture et de nonchalance, de facilité et de chaleur. 007 possède ce que Jack Bauer ou Jason Bourne, agents new generation aux mêmes initiales que lui, n’auront jamais : il y a en James quelque chose d’un italian lover caché. Mêlant décontraction, modestie et humour, fanfaron léger comme Roger Moore ou matamore mélancolique comme Daniel Craig, porté par ces acteurs, James Bond a la fougue animale et virile du marin génois rentré au pays. Ou encore lorsqu’il est incarné par Sean Connery, qui transforme une saga d’espionnage en comédie à l’italienne.
Secret du cocktail bondien
Ici, en ouverture de « Vivre et laisser mourir », de retour au bercail après une mission à Rome, 007 chuchote à l’oreille de Mlle Caruso « Siamo sole », dans un italien impeccable ; là, il se rend à Venise en charmante compagnie, dans « Bons baisers de Russie », « Moonraker » et « Casino Royale », tropisme majeur de l’attrait de James Bond pour la Piazza San Marco et le Palais des Doges ; sans oublier le moment où étincelle dans son regard le charme d’un Vittorio Gassman ou d’un Marcello Mastroianni. Suavité méditerranéenne, au cœur d’une maîtrise glacée, déchirant le brouillard londonien, tel est le secret du cocktail bondien !

Tel un esthète au style nietzschéen, l’agent secret quitte la grisaille du Nord pour l’éclat lumineux du Sud, délaisse les brumes de Parsifal et tombe dans les bras de la sensualité ardente de Carmen. James Bond latinise-t-il l’espionnage, comme Nietzsche défendait l’idée qu’il fallait « méditerraniser la musique » ? Puisse Daniel Craig, malgré la violence du monde, malgré les deuils qui s’accumulent, malgré, enfin, la part du Spectre en lui et de ses propres fantômes, puisse Daniel Craig mêler encore le sens de la dolce vita à l’affrontement des méchants les plus diaboliques, pour son dernier tour de piste en smoking à l’automne.

 

Par Aliocha Wald Lasowski (Essayiste)
Publié le 05 juin 2020

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La presse

Bond plaît-il encore aujourd’hui ?

Abus sexuels dans l’enfance, prostitution, être mère, Krystèle se livre sans tabou
 

 
Il y a des vies qui connaissent nombre de mésaventures. Krystèle (prénom d'emprunt) se raconte dans un livre poignant, naturel, sans le moindre filtre, des violences sexuelles qu’elle a vécu enfant à sa vie de prostituée tout en étant mère de famille. Une destinée singulière que nous avons voulu découvrir.

Dès le début de l’entrevue téléphonique, une petite voix, presque enfantine, nous répond. Tout en fragilité, Kristèle dont le livre "Une maman presque parfaite", vient de paraître chez Max Milo éditions, donne le ton de l’interview : sincérité et tabou dévoilé. Mère de cinq enfants, Kristèle, 47 ans, habitant le Var, revient en détails sur sa vie qui a traversé de nombreuses épreuves, sûrement trop pour une seule personne. Sa vie au quotidien, ses relations avec ses enfants, sa famille, ses amis, et l’engrenage qui l’a mené à se prostituer, tout est abordé.
"Chaotique", c’est le mot choisi par Krystèle pour résumer son enfance, pilier de la vie de chacun mais ici horriblement sombre. Elle est placée les premières années de son existence dans une famille d’accueil, car sa mère ne pouvait s’occuper d’elle. À ses cinq ans, notre interlocutrice retrouve sa mère. Cette dernière vit avec son compagnon de l’époque. "Un soir, quand elle est partie faire des ménages pour gagner sa vie, l’homme avec qui elle partageait sa vie m’a réveillé dans mon sommeil. Et il m’a dit ‘viens manger le poisson’." Cette métaphore scabreuse évoque la fellation. Un moment plus que douloureux et traumatisant. "J’ai vomi et il m’a demandé de tout nettoyer avec ma bouche", témoigne la mère de famille. La petite fille ne dit rien à sa mère, car son bourreau lui dit qu’il la tuera si elle avoue. Des suspicions de maltraitance alertent les services sociaux, car l’enfant est aussi battu. Mère et fille quittent le domicile. Krystèle dit tout à sa mère, celle-ci lui répond "on n’en parle plus, c’est fini". Au vu de cette réponse, dans l’esprit de la petite fille, ces abus deviennent presque normaux, "pas graves".

Un espoir d’une nouvelle destinée se présente. La mère de Krystèle se remet en couple. Un petit frère arrive vite. Étant bipolaire et maniaco-dépressive, c’est à l’auteur d’"Une maman presque parfaite" de s’occuper du bébé. Une enfant s’occupant d’un enfant. "Je mettais mon frère dans la poussette et j’allais faire les courses", confie-t-elle. La noirceur des mauvais jours revient hanter la jeune fille. Ce nouvel homme, ce nouveau beau-père, lui montre des revues pornographiques et des sévices en découlent. Un éternel recommencement dans la perversion humaine se joue.
Quelle est donc sa vision de la sexualité face à ces monstruosités ? "Je savais à l’époque que ce n’était pas bien, que je n’avais pas l’âge pour voir cela. J’étais gênée. Le monde des adultes est arrivé très vite, je n’ai pas eu d’enfance. Quand je suis devenue maman, je me suis dit ce n’est pas possible de faire cela à un enfant."
Pendant ses études, une véritable souffrance s’installe. Au collège, Krystèle se sentait "différente des autres" et ses camarades ne l’aidaient pas à aller mieux. Brimades, exclusions, l’école n’est pas cet endroit où elle peut respirer dans un quotidien déjà difficile. Au bout d’un moment, elle décroche du système scolaire malgré "un bon potentiel".
Seul lieu pour décompresser : la boîte de nuit. "C’était une délivrance, une échappatoire. Mais c’est aussi là-bas que j’ai découvert l’alcool, à 14 ans", explique-t-elle. Dans ce milieu de la fête, Krystèle s’aperçoit qu’elle plaît aux hommes. Elle accepte ainsi toutes leurs demandes sexuelles, car la jeune femme cherche de la tendresse avant tout. Pour elle, donner son corps était le prix à payer pour trouver une épaule sécurisante.
À bout de souffle, à 20 ans, Krystèle fait une tentative de suicide en avalant des pilules appartenant à sa mère : "Je n’ai pas regretté ce geste, car je n’ai pas pensé à la suite. Pour moi, me réveiller ou non n’était pas une crainte". Deux jours après sa sortie de l’hôpital, elle est de retour en boîte de nuit, tout en gardant en elle, comme toujours, ce dégoût de cette vie. "J’ai l’impression de ne pas mériter une vie normale", témoigne Krystèle.
Cette "vie normale", elle y goûte quelques années après. Elle devient femme de militaire, avec trois enfants, pendant 10 ans. "Mais du jour au lendemain, j’ai tout fait s’envoler", nous dit-elle. Une réelle autodestruction qu’elle ne cache pas.

La prostitution
Sur la prostitution, Krystèle est aussi très libre pour raconter son parcours. Très jeune, déjà, elle montait dans des voitures contre rémunération. "Je ne cherchais pas, cela venait à moi". Lors de son vrai premier rendez-vous dans l’’escorting’ aucune intimidation. "Quand on est inscrit sur un site Internet en tant qu’escort, on rencontre des hommes qui ne sont, en général, pas violents, en tout cas, moi, je n’ai pas vécu de mauvaises choses. Ce n’est pas comme dans la rue. Dans ces situations, je me déplace ou ils viennent chez moi", livre Krystèle. En ce qui concerne l’évolution du métier de prostituée au fil des années, elle nous explique qu’il y a beaucoup d’individus qui correspondent avec elle par messages sans jamais vouloir la voir, et en posant toujours les mêmes questions. "Ce sont des curieux. Une fois, j’ai eu un client qui, après avoir passé un moment avec moi, m’a fait la leçon via un sms : ‘pourquoi tu fais ce job ?’ Je lui ai dit ‘mais tu as fait appel à moi donc pourquoi tu me dis cela… ‘" Être une prostituée, c’est un métier pour Krystèle, comme n’importe quel autre. Elle voit ses clients puis elle revient à son rôle de mère. Son corps est son outil de travail qui lui permet de vivre. Mais elle n’hésite pas à dire qu’elle a hâte d’arrêter la prostitution. Une lassitude s’est installée. "Le sexe me dégoûte. Depuis trois ans, je ne fais plus rien avec mon compagnon", formule Krystèle. Son regard est le même sur les hommes. Une envie et une confiance se sont perdues.
Pour la sociologue Françoise Gil, la soi-disant contradiction ‘maman’ et ‘putain’ est une question à appréhender. Selon ses dires dans le livre de Krystèle, "ces mères travailleuses du sexe sont généralement très exigeantes quant à l’éducation de leurs enfants. La plupart d’entre elles inscrivent leurs enfants dans des écoles privées, contrôlent leurs résultats scolaires et surveillent leurs sorties et fréquentations. Elles tiennent leurs enfants à l’écart de mauvaises rencontres, de la ‘racaille’, comme disent certaines... Le mythe de la bonne mère tient toujours les femmes sous contrôle, même si les apports de la psychanalyse et les travaux féministes ont considérablement concouru à la déconstruction du concept."

Son rôle de mère
Une sorte de double identité définit Krystèle. Sans peur d'être jugée, elle nous dit que quand ses filles (d’une deuxième union) sont chez leur nounou, elle reçoit ses clients. Comme excuse, elle justifie de faire des ménages. Et sur la question du secret qui entoure son activité, tout est sous contrôle, aucun de ses enfants n’est au courant. Même quand elle les gâte avec un argent qui fait défaut certains mois, ses plus grands ne demandent rien. Certaines stratégies sont mises en place, quand ses enfants de son premier mari venaient la voir, elle travaillait des semaines avant pour mettre de l’argent de côté et être totalement disponible pour eux, sans avoir de contacts avec des clients.

Au moment où elle va chercher ses filles à l’école, un certain décalage avec les autres mamans se fait ressentir. "À force de mentir, je me dis que je vais devenir complètement mythomane !" Les soucis des autres femmes ne sont plus en adéquation avec son quotidien. "Je ne peux pas être amie avec elles", révèle-t-elle.
Le principal, ce sont ses "merveilles", comme elle appelle ses enfants, qui sont toute sa vie. Sans eux, elle n’est rien. Krystèle est une maman avant tout, qui fait attention à ce que ses enfants soient heureux et ne manquent de rien. "Une maman presque parfaite".

Par Celine Peschard créé le 2 juin 2020

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La presse

Maman et prostituée

Professeur de philosophie politique à Sciences-Po Lille, Aliocha Wald Lasowski vient de sortir Les cinq secrets de James Bond (éd. Max Milo). Un ouvrage dans lequel il analyse les idées civilisationnelles, cachées ou non, de la saga cinématographique inspirée de l'œuvre de Ian Fleming.
 

Son nom claque comme le patronyme d'un agent double des grandes heures de l'Union soviétique. Aliocha Wald Lasowski, dont les ancêtres sont nés aux confins de l'Ukraine, est un professeur d'université, spécialiste de la philosophie politique qu'il enseigne à Sciences-Po Lille. Passionné depuis sa plus tendre enfance par les missions de 007, découvertes en compagnie de ses frères et de sa sœur (avec Octopussy, notamment), ce chercheur iconoclaste vient de sortir chez Max Milo un essai sur son héros préféré, intitulé telle une énigme: Les Cinq secrets de James Bond.

Reprenant la démarche intellectuelle rigoureuse qu'il a suivie lors de la rédaction de ses ouvrages sur Jean-Paul Sartre et Louis Althusser, Aliocha Wald Lasowski, dans un entretien qu'il a accordé au Figaro, donne les codes «philoscopiques» qui ont guidé son essai. Une myriade de concepts dont il enjoint à saisir toute la saveur.

LE FIGARO. - Comment est née votre passion pour James Bond ?
Aliocha WALD LASOWSKI. - Vous savez, comme tout, cela remonte à mes jeunes années. Le cinéma d'espionnage et de divertissement est un engouement fraternel. Avec mes deux petits frères et ma petite sœur nous avons vu Octopussy. Avec le magnétoscope familial, nous l'avons repassé quatre fois. Quelle joie ! Nous avons découvert les yeux ébahis le véhicule aéroporté du pré-générique... Bref un monde fantastique digne de Jules Verne et aujourd'hui d'Indiana Jones s'ouvrait à nous !
Vous approchez James Bond comme un objet de philosophie à part entière. N'est-ce pas exagéré ?
Non, pas du tout. Beaucoup de penseurs ont déjà analysé les classiques et les comédies du cinéma hollywoodien. Je pense notamment, entre autres, à Certains l'aiment chaud. James Bond, qui existe sur grand écran depuis 1962 et dans la littérature depuis 1953 méritait bien de recevoir ses lettres de noblesse. Il faut bien comprendre que la geste de Bond est une mythologie moderne, dans la lignée de L'Iliade et de L'Odyssée. Qui sur la planète n'a pas entendu parler de James Bond ? La philosophie s'intéresse aux objets métaphysiques mais aussi aux objets du quotidien. Et ce que je nomme la philoscopie bondienne traite de tous les thèmes politiques, des relations entre les hommes et les femmes, la violence, l'humour, la manière de parler, les codes esthétiques. C'est un objet philosophique intégral complet, avec des codes qu'il faut décrypter.

Dans votre essai, vous sous-entendez qu'au-delà des stéréotypes, 007 est un héros en avance sur son temps ?
C'est un personnage en mouvement. Je combats l'idée que James Bond serait figé dans une sorte de stéréotype qui se répéterait de film en film. Chaque scénario participe d'une transformation du monde, discute avec les changements. James n'est jamais prisonnier de son image. La preuve, cela fait soixante ans qu'il nous fait rêver.
Pour vous Skyfall , qui montre notre agent secret en proie aux doutes psychanalytiques, serait une donc une démonstration de votre thèse...
Je ne vous le fais pas dire : la réussite est têtue. C'est le film qui a le mieux marché de toute la franchise et je sais qu'il a dépassé le milliard d'euros de recettes dans le monde. Cette saga, comme les diamants, est éternelle. Dans cette mission, on y décèle du Hitchcock avec ce méchant, magnifiquement campé par Javier Bardem, qui tire la source de sa haine dans la vengeance. Cette fêlure originelle donne à l'histoire un trouble supplémentaire, bien ancré dans notre XXIe siècle.
Dans votre livre, vous comparez l'esthétisme bondien au dandysme baudelairien. Pourquoi ?
Qu'est-ce qui fait que bond est une icône pop inégalée ? C'est parce qu'il est un parfait gentleman, un gentilhomme universel au sens le plus noble. J'ajoute même qu’il a créé une sorte de «britannicité attitude» qui aura été incarnée par un Écossais, un Australien, un Gallois, un Irlandais, et aussi par deux Anglais.
James Bond n'est pas un espion glacial du type John le Carré. Cet espion-là s'habille en Prada. Il aime le Dom Pérignon, les voitures de luxe, les meilleurs vins, les plus belles femmes. Luxe, volupté, pas trop de calme, il est vrai. Et c'est pourquoi Il y a cependant une nuance entre le dandysme baudelairien qui se traduit par un refus de la société. Bond à sa manière est anticonformiste, mais il s'adapte. Il préfère les Bahamas aux faubourgs de Paris. Le dandysme bondien est plus désinvolte, nonchalant. De ce point de vue, Roger Moore est parfait parce qu'il apporte l'esprit d'une sorte de comédie à l'italienne. Il se veut en décalage. Tel un fanfaron léger, il joue avec ses adversaires, avec les femmes, avec les missions. Mais il reste intelligent et on le voit aujourd'hui, parce qu'il existe un continuum. Daniel Craig lui se pose des questions. Cette fausse désinvolture est au fond une vraie philosophie.
Vous employez le mot «fanfaron«. Vittorio Gassman, selon vous, aurait-il campé un parfait agent secret ?
C'eût été magnifique. Cet acteur italien, à la fois majestueux et angoissé aurait associé parfaitement la maîtrise glacée de l'espionnage, perdu dans un brouillard londonien, avec une suavité méditerranéenne. Vous voyez, rien qu'avec cette idée, on constate que la geste de James Bond va vivre, ou tout du moins, qu'elle n'est pas près de mourir.

Par Bertrand Guyard
Publié le 31 mai 2020 à 10:00, mis à jour le 17 juillet 2020 à 17:37
 

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