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Gouverner par les fake news

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Jacques Baud publie « Gouverner par les Fake News » aux éditions Max Milo. L’auteur passe en revue les principaux conflits contemporains, gérés par les pays occidentaux à coups de fake news, ces trente dernières années.

Syrie : comment l’Occident a tenté de remettre en cause la légitimité du président Bachar Al-Assad

« Le  président Bachar al-Assad est illégitime »

L’image que nous avons de la Syrie est celle d’un État totalitaire. Elle a été façonnée au cours de la guerre froide sous la dictature d’Hafez al-Assad, père de Bachar, et nous est surtout parvenue à travers le prisme d’Israël, qui s’efforce de donner de ses voisins une image menaçante. Mais la réalité est plus nuancée.

Arrivé au pouvoir un peu malgré lui, Bachar al-Assad n’est pas l’homme sanguinaire que l’on décrit habituellement. Avec une formation de médecin ayant étudié et vécu en Occident, il cherche immédiatement à dépoussiérer et réformer le régime dont il a hérité, et avec lequel il doit fonctionner. Il développe la numérisation de la société syrienne et l’accès aux réseaux sociaux. Au début des années 2000, ses efforts pour poursuivre les tentatives d’ouverture initiées par son père sont réels. Mais le contexte international ne lui est pas favorable, et le monde est dominé par des dirigeants « va-t-en-guerre » et à la rationalité douteuse : Ariel Sharon en Israël, Georges W. Bush aux États-Unis, Tony Blair en Grande-Bretagne.

Un Marine américain, qui a séjourné en Syrie avant le conflit nous donne une image diamétralement différente de celle que les médias nous assènent aujourd’hui. D’ailleurs, depuis le début du conflit, les médias traditionnels ignorent la population qui vit – volontairement – dans les zones gouvernementales. Ceci étant, la Syrie n’est pas un État démocratique au sens où nous l’entendons en Europe et nécessite sans doute des réformes, tout comme la Tunisie et l’Égypte. Mais elle n’est pas non plus une tyrannie méthodique et impitoyable comme l’Europe en a connu au début du XXe siècle.

Dès le début des révoltes en Tunisie et en Égypte, l’éventualité d’une contagion en Syrie est évoquée. En janvier 2011, une page Facebook intitulée Syria Revolution 2011 est créée par les Frères musulmans (depuis la Suède) et annonce des « Journées de colère » les 4 et 5 février. Le gouvernement réagit en coupant l’accès à Facebook. Mais le succès de l’appel est limité : les participants scandent davantage des refrains contre le régime libyen que contre le gouvernement syrien. L’accès à Facebook est rétabli le 8 février 2011 et les réseaux sociaux fonctionneront normalement, sans interruption, depuis. L’opposition tente une nouvelle action au début mars, mais sans réel succès, comme le rapporte le magazine américain TIME :

Même les critiques s’accordent sur le fait qu’Assad est populaire et proche de l’immense cohorte de jeunes du pays, à la fois émotionnellement, idéologiquement et, naturellement, en âge.

La journaliste confirme sa constatation dans un autre article :

(…) Bien qu’il y ait eu des appels sur Facebook pour des manifestations en Syrie, la jeunesse du pays, qui constitue la majorité des 22 millions de citoyens du pays (65 % en dessous de 30 ans), a pour une grande part ignoré les activistes d’Internet.

En février 2012, face au durcissement de la situation, la Russie propose aux pays occidentaux un plan qui prévoit le départ de Bachar al-Assad, en trois points. Il est discuté par Vitalii Churkin, ambassadeur russe auprès des Nations unies, et Martti Ahtisaari, Prix Nobel de la paix et ex-président finlandais :

Un : nous ne devons pas donner d’armes à l’opposition. Deux : nous devons mettre en place un dialogue entre l’opposition et Assad maintenant. Trois : nous devons trouver une façon élégante pour qu’Assad se retire.

Il y avait donc dès le début une solution pour le départ de Bachar al-Assad sans passer par la violence. Mais les Occidentaux refusent : leur objectif n’est pas de remplacer Bachar al-Assad, mais de démanteler la Syrie, qu’Israël – et donc les États-Unis – perçoit comme un bastion avancé de l’Iran. Il leur faut donc insérer dans l’axe Téhéran-Beyrouth un obstacle sunnite. Ils cherchent ainsi à militariser le conflit en distribuant clandestinement des armes aux militants sunnites. C’est ce qui explique le soutien d’Israël aux islamistes syriens et ses bonnes relations avec l’État islamique, comme nous le verrons plus bas.

En 2013, sur la base d’enquêtes menées par des organisations humanitaires indépendantes, l’Otan elle-même constatait que Bachar al-Assad bénéficiait du soutien de 70 % de la population syrienne, essentiellement parce que les islamistes se sont approprié la révolution soutenue par les Occidentaux. La raison pour laquelle, les Occidentaux – États-Unis et France en tête – sont réticents à une élection populaire pour trouver un successeur à Bachar al-Assad, est que ce dernier pourrait bien gagner une telle élection !

Cela pourrait expliquer – au moins en partie – le jeu pervers mené par la France et les États-Unis, qui ont tout fait pour vider la Syrie de ses éléments chiites et chrétiens, généralement favorables au régime, en soutenant les milices islamistes sunnites et l’ASL, bras armé des Frères musulmans de Syrie. Cela explique probablement aussi pourquoi, lors de la présidentielle syrienne du 3 juin 2014, la France, l’Allemagne et la Suisse ont interdit aux ressortissants syriens de participer au scrutin dans les ambassades. Malgré l’incongruité d’un tel scrutin organisé dans un pays en guerre (même si, à cette époque, le gouvernement maîtrise la majeure partie des zones habitées du pays), on peut s’étonner du manque de confiance des démocraties occidentales dans la clairvoyance du peuple syrien, particulièrement sur le territoire européen, hors de portée des pressions du pouvoir.

 

 

Les attentats terroristes en France

Le contexte

En 2014, l’Occident n’est menacé ni par l’État islamique ni par aucune faction engagée dans la guerre en Irak ou en Syrie et n’a aucune raison pour intervenir en Syrie. C’est ce qui pousse les États-Unis à créer le groupe fictif « Khorasan » en été 2014.

L’État islamique et son Califat sont créés le 29 juin 2014. Les combats entre factions rivales sont brutaux et la situation humanitaire se dégrade de manière rapide et visible. Le 10 août 2014, interrogé par France 2 sur l’action de la France en Irak, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius affirme même :

Est-ce que, nous-mêmes, nous allons nous impliquer militairement ? La réponse pour le moment est non, je vous le dis clairement, puisque notre doctrine est que nous n’intervenons pas s’il n’y a pas un feu vert du Conseil de sécurité des Nations unies, et s’il n’y a pas une menace directe pour nos ressortissants. Mais nous saluons le travail que font les Américains. C’est un premier point ; et, de toutes les manières, il n’est pas question d’envoyer des gens au sol.

Pourtant, des militaires français sont déjà engagés clandestinement en Syrie depuis 2012. Mais c’est pour renverser le gouvernement syrien et non pour lutter contre l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), qui partage le même objectif que la France.

Le 5 septembre 2014, en marge du Sommet de l’Otan du Pays de Galles, les États-Unis réunissent neuf pays autour d’eux dans une coalition destinée à lutter contre l’État islamique tout d’abord en Irak, puis en Syrie ; non pas pour protéger l’Occident – qui n’est pas menacé – mais pour préserver la fragile stabilité de l’Irak. Dix jours plus tard, lors de la conférence de Paris, cette coalition est augmentée de 18 pays. Le 18 septembre 2014, le président Hollande annonce que la France frappera des groupes terroristes en Irak, à la demande du gouvernement irakien, malgré que la France n’ait subi aucune menace ou attaque de l’État islamique jusque-là. Le lendemain, il confirme que les premières frappes sont exécutées :

Ce matin à 9 h 40, conformément aux ordres que j’avais donnés, les avions Rafale ont pilonné un objectif et l’ont entièrement détruit […] En aucun cas il n’y a de troupes françaises au sol […]

Lors de la réunion ministérielle de l’Otan à Bruxelles, le 4 décembre 2014, la coalition est élargie de 33 autres pays. Après les images obscènes d’égorgements et de décapitations, le langage de la fermeté plaît. Néanmoins, la décision de mener des frappes en Syrie, sans mandat et sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies – et donc, sans légalité internationale – n’était justifiée par aucune menace directe contre l’Occident.

« Ne nous y trompons pas : un totalitarisme a frappé la France non pas pour ce qu’elle fait, mais pour ce qu’elle est ».

La stratégie des terroristes

Le moment choisi pour les attentats de 2015 n’était pas complètement imprévisible. Il faisait suite à plusieurs articles doctrinaux dans la littérature djihadiste sur les « opérations de dissuasion », selon la terminologie de l’État islamique. Un examen dépassionné des attentats djihadistes en Europe montre qu’ils ont été perpétrés avec la même finalité : pousser les populations à exiger le retrait de leurs troupes du Moyen-Orient, comme en Espagne en 2004. Mais nous refusons de comprendre cette mécanique et le message convoyé par les médias et les journalistes est exactement inverse :

Il est faux de dire que les attentats ont lieu en France en réponse et pour faire pression sur les gouvernements qui interviennent militairement au Moyen-Orient.

Pourtant, en 2013, Abou Mu’sab al-Souri, le principal théoricien du terrorisme djihadiste moderne écrivait dans le magazine Inspire :

[La résistance] doit s’efforcer de créer l’impression que son bras est prêt à s’étendre et frapper quiconque envisage de participer à une agression. Généralement, la majorité de nos ennemis, du général au simple soldat sont en fait des lâches. Et la plupart d’entre eux peuvent être dissuadés par un exemple fort, en en frappant et punissant quelques-uns. Cette dissuasion a comme effet recherché, le retrait de ceux qui sont déjà engagés ou de prévenir ceux qui pensent s’engager.

En mai 2018, dans sa vidéo d’allégeance et de revendication, avant de commettre une attaque au couteau, Khamzat Azimov transmet exactement le même message :

[…] C’est vous qui avez commencé à bombarder l’État islamique, là je m’adresse à la France et à ses citoyens, c’est vous qui avez commencé à tuer les musulmans, et après quand on vous donne une réponse, quand on riposte, vous pleurez. Si vous voulez que cela s’arrête, faites pression sur votre gouvernement ! Je ne suis pas le premier à vous le dire. D’autres frères avant moi avant d’agir, qui sont sur place là-bas, vous l’ont déjà dit, mais vous avez refusé d’écouter […]

Les djihadistes ont bien compris que l’opinion publique américaine – toutes tendances politiques confondues – est très « militarisée » et généralement favorable aux interventions extérieures. En revanche, en Europe, la situation est assez différente : les populations sont plus critiques par rapport à ces aventures militaires… et donc plus vulnérables. C’est la notion de « ventre mou », que Gilles Kepel associe – à tort – à une hypothétique révolution islamique mondiale… En Espagne en 2004, puis en Grande-Bretagne en 2005, le faible soutien populaire du gouvernement a été un facteur de décision pour les terroristes. Mais en dix ans personne n’a tenté de comprendre leur logique.

En 2013, 68 % des Français étaient opposés à une intervention en Syrie et à la fin 2014 la cote de popularité du gouvernement se situe à 15-20 %. En intervenant dans ces conditions en Irak et en Syrie, le gouvernement Hollande a littéralement fait un « appel du pied » aux terroristes. Le 12 septembre 2014, six jours avant la déclaration du président Hollande pour s’engager en Syrie, le Washington Post affirmait :

Une analyse plus précise montrerait que l’intervention militaire américaine a une énorme valeur de propagande pour l’État islamique, l’aidant à rallier d’autres djihadistes à sa cause, peut-être même des salafistes qui ont jusqu’ici rejeté sa légitimité.

C’est exactement ce qui s’est passé. Par ailleurs, notons que l’expert n’associe pas automatiquement le salafisme au djihadisme comme le font les médias en France.

 

Avec Jacques Baud

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