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24/02/2019 – «Whiteness studies» : il était une fois les Blancs…

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«Whiteness studies» : il était une fois les Blancs…

Par Sonya Faure

 

L’historienne américaine Nell Irvin Painter publie une ambitieuse «Histoire des Blancs», qui montre que l’humanité s’est bien longtemps passée du concept de «races». Née en Europe au XVIIIe siècle, l’idée de la supériorité des «Caucasiens» jouera un rôle central dans la construction de l’identité américaine.

Elle raconte que l’idée d’écrire une Histoire des Blancs lui est venue en lisant le New York Times,chez elle, à Princeton. Une photo montrait Grozny, la capitale tchétchène, rasée par les Russes. «Une question m’est alors venue : pourquoi appelle-t-on les Blancs américains les « Caucasiens » ? Ça n’a aucun sens. Autour de moi personne n’avait de réponse. Tous me disaient s’être déjà posé la question sans jamais oser demander… Un non-dit.» On est en 2000 et Nell Irvin Painter (photo), historienne afroaméricaine jusqu’alors spécialisée dans l’histoire des Etats-Unis, se lance dans une longue recherche qui s’achèvera dix ans plus tard avec la parution, outre-Atlantique, de son livre The History of White People. Il vient d’être traduit et paraît ces jours-ci en France, aux éditions Max Milo.

«La plus belle race d’hommes, la géorgienne»

Sa quête la mène d’abord à Göttingen, en Allemagne, sur les traces du médecin Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840), l’inventeur de la notion de «race caucasienne». Ses caractéristiques : «La couleur blanche, les joues rosées, les cheveux bruns ou blonds, la tête presque sphérique», écrit le savant dans De l’unité du genre humain et de ses variétés. L’homme classe dans cette catégorie «tous les Européens, à l’exception des Lapons et des Finnois», et l’étend aux habitants du Gange et de l’Afrique du Nord. «J’ai donné à cette variété le nom du mont Caucase, parce que c’est dans son voisinage que se trouve la plus belle race d’hommes, la géorgienne», conclut Blumenbach.

Nell Irvin Painter poursuit ensuite le fil de ses recherches en France, dans les salons de Mme de Stael qui publie en 1810 un livre à succès, De l’Allemagne. L’ouvrage popularise en France la manie qu’ont les savants allemands (ils ne seront bientôt plus les seuls) à classer les Européens entre différentes «races». Mme de Stael en voit trois : la latine, la germanique et la slave. L’enquête de Painter la porte encore vers l’Angleterre de l’écrivain Thomas Carlyle, dont la théorie de la «race saxonne» traversera l’Atlantique et exerça une grande influence sur le poète et philosophe américain Emerson(1803-1882). Celui-ci, père de la philosophie américaine, abolitionniste convaincu, est aussi l’un de ceux qui a lié pour longtemps la figure de «l’Américain idéal» à celui de l’Anglais, parangon de beauté et de virilité. Son idéologie «anglo-saxoniste» marquera, selon Nell Irvin Painter, la conception de la «blanchité» américaine jusqu’au XXe siècle.

Car pour le reste, l’histoire que retrace Nell Irvin Painter dans son livre est bien celle des Blancs d’Amérique. «Painter montre la construction endémique, aux Etats-Unis, de la question raciale, analyse l’historienne Sylvie Laurent, qui a coordonné le livre De quelle couleur sont les Blancs ? (La Découverte, 2013). Dès la fondation des Etats-Unis, les Américains se sont construits comme une nation blanche. Sa généalogie de la « race blanche » est un travail passionnant, même s’il n’est pas transposable à la situation française.»

En France, parler de «Blancs» (plus encore qu’évoquer les «Noirs») reste très polémique. Notamment parce que parler de «race» (une notion construite de toutes pièces et qui n’a rien de biologique), comme de couleur de peau, pourrait finir par leur donner une réalité qu’elles n’ont pas. Sans doute aussi parce qu’il est difficile pour un groupe majoritaire, les personnes perçues comme blanches, d’accepter qu’elles bénéficient de privilèges sans même s’en rendre compte… Les récents passages de Nell Irvin Painter à la radio ou à la télévision ont suscité des mails outrés d’auditeurs. «C’est touchant, ironise l’historienne américaine, lors d’un passage à Paris. Mais cette crispation face à ces questions passera.» Déjà, des chercheurs, comme Maxime Cervulle à l’université Paris-VIII, revendique la notion émergente de «blanchité»: «Alors que le terme « blancheur » renvoie à une simple propriété chromatique, parler de blanchité, c’est parler de la façon dont le fait de se dire ou d’être perçu comme blanc a été investi d’un rapport de pouvoir : l’idéologie raciste qui continue d’associer la blancheur de la peau à la pureté, la neutralité ou l’universalité.»

«La question raciale, indissociable de la question sociale»

Aux Etats-Unis, les whiteness studies se sont développées dès les années 80 et 90. Des départements d’université ou des maisons d’édition y sont consacrés. «Les années Reagan ont accouché de ce nouveau champ d’études, explique l’historien Pap Ndiaye, spécialiste des Etats-Unis et auteur de la Condition noire (Calmann-Lévy, 2008). Reagan s’est fait le porte-parole des Blancs « abandonnés » par le Parti démocrate… Un discours qu’on retrouve aujourd’hui avec Trump. Des historiens ont voulu étudier ce backlash conservateur.» L’historien David Roediger est l’un des premiers à travailler sur l’invention de la «race» blanche. En 1991, il publie The Wages of Whiteness. «Il a montré que la blanchité n’était pas un universel fixe et sans histoire. Et qu’on pouvait donc faire l’histoire des Blancs», note Pap Ndiaye. Roediger, marqué par le marxisme, relit la culture ouvrière au prisme de la «race». «La question raciale est indissociable de la question sociale, confirme Pap Ndiaye. Les immigrés italiens aux Etats-unis ont été animalisés et victimes d’un racisme incroyable. Ils ne se sont « blanchis » qu’au fil de leur ascension sociale. Quand on est tout en bas de l’échelle, on n’est jamais totalement blanc. Les hiérarchies de races sont aussi des hiérarchies de classes.» Au fil des années, les whiteness studies ont diversifié leur approche s’ouvrant largement à la dimension du genre, et dépassant les frontières américaines pour tenter d’écrire une histoire transnationale des «races».

Pourtant, selon l’américaniste Sylvie Laurent, «les recherches sont sans doute aujourd’hui plus stimulantes parmi les working class studies ou les gender studies, que dans les départements de whiteness studies des universités». «Au fond, dit-elle aussi, les chercheurs des whiteness studies se sont toujours appuyés sur les grands penseurs noirs, ceux qui ont été exclus du groupe des Blancs : le sociologue et militant pour les droits civiques W.E.B. DuBois (1868-1963) ou James Baldwin, qui a été un grand théoricien du « pourquoi les Blancs se pensent blancs ». Aujourd’hui encore, ce n’est pas un hasard si cette vaste Histoire des Blancs est écrite par une femme noire, Nell Irvin Painter.»

«Embrasser une histoire beaucoup plus large»

Née en 1942, celle-ci a été parmi les premières femmes noires a devenir professeure d’histoire dans les facs américaines – elle a enseigné à Princeton. Elle a consacré un livre à la migration de Noirs vers le Kansas après la guerre de Sécession et a écrit une biographie reconnue de la féministe et abolitionniste Sojourner Truth. «Cette Histoire des Blancs je l’ai écrite en tant qu’historienne, pas en tant qu’afroaméricaine. Je suis noire, c’est un fait, mais « it’s not my job »»,prévient-elle. Painter n’est pas issue des départements de whiteness studies et revendique un regard différent de celui de la plupart de ses collègues. «A travers leurs recherches, ils ont retracé leur généalogie : leurs grands-pères étaient juifs d’Europe de l’Est ou italiens… Ils commencent donc leur histoire des Blancs à la fin du XIXe siècle, le moment où leurs aïeux ont débarqué du bateau. Je voulais au contraire embrasser une histoire beaucoup plus large.»

A tel point que Nell Irvin Painter fait démarrer son livre… dans l’Antiquité. Manière de démontrer à quel point le concept de «race» est récent. «Contrairement à ce que croient des gens très éduqués encore aujourd’hui, les Anciens ne pensaient pas en terme de race», insiste Nell Irvin Painter. Les Grecs distinguaient les hommes en fonction de leur lieu d’origine ou du climat de leur région. Les Romains pensaient en terme de degrés de civilisation. Les Blancs ne sont donc pas les illustres et exclusifs descendants des démocrates grecs. «C’est le XIXe siècle qui a « racialisé » l’Antiquité, précise l’historienne. Des historiens de l’art, comme Johann Joachim Winckelmann notamment, s’en sont servis pour glorifier les Européens blancs, cette fois dans une perspective esthétique : « Nous n’avons pas seulement le génie de gouverner les autres, nous avons également toujours été les plus beaux. » Un tableau exposé au Boston Museum représente ainsi des Grecs beaux et blonds, dont même les montures sont blondes !»

L’humanité a donc passé le plus clair de son temps à se passer des «races». «Celles-ci sont nées au XVIIIe siècle dans les travaux de savants qui cataloguaient le monde entier : les plantes, les oiseaux, les rochers, les abeilles… et bientôt les êtres humains, dit encore l’historienne Nell Irvin Painter. Leur visée n’était pas raciste, mais chauviniste plutôt. Ethnocentriste.»

Il est une autre idée – fausse – qui a pour longtemps suggéré une différence d’essence entre les Blancs et les Noirs, «creusant définitivement un abîme entre eux», écrit Painter. Etre noir, ce serait avoir été esclave ; être blanc, serait donc ne jamais l’avoir été. Or des Blancs, rappelle-t-elle, furent longtemps esclaves ou serfs : les Vikings ont massivement déplacé les peuples européens, et au XIe siècle, au moins un dixième de la population britannique a été réduit en esclavage. « P artout où il y a des gens pauvres, il y a de l’esclavage. Si nous le relions aujourd’hui aux Noirs, c’est parce que la traite africaine a coïncidé avec le moment où ont émergé les théories racialistes. Avant, il n’y avait pas le « langage racial » pour « légitimer » ce phénomène. C’est important de le dire : cela montre que l’esclavage n’est pas un problème racial, c’est un problème de droits humains.»

«Discours embrouillés et changeants»

Dernière idée que cette Histoire des Blancs met en charpie : il n’y a jamais eu une «race» blanche bien définie. Construction sociale et imaginaire comme toutes les races, la «blanchité» n’a jamais été stable, mais au contraire le fruit de «discours embrouillés et changeants»,explique Nell Irvin Painter. Au XIXe siècle, les Saxons étaient censés être des Blancs supérieurs aux Celtes (ce qui expliquera en partie le racisme des Américains descendants des Anglais envers les Irlandais). «L’histoire des Blancs américains n’a pas de sens si on ne parle pas des vagues successives d’immigration aux Etats-Unis.»Progressivement, les Irlandais, les Italiens, les Juifs d’Europe de l’Est, les Grecs… intégreront et construiront l’identité américaine. C’est ce que Painter appelle les «élargissements» successifs de la figure de «l’Américain». L’ère Obama, en est la dernière étape. «Qu’on ait la peau noire ou brune, pourvu qu’on soit riche, puissant ou beau, on a désormais accès aux atouts et privilèges de la blanchité», conclut Nell Irvin Painter.

L’élection de Trump a représenté un point de bascule pour l’identité blanche, estime encore l’historienne : «Avant Trump, les Blancs se considéraient comme des individus. Les « races », les « communautés », c’était les autres : les Noirs, les Mexicains… Mais pendant sa campagne, le slogan « Make America great again » a été clairement entendu comme « Make America white again ». Et les Blancs, même ceux qui n’étaient pas des suprémacistes, se sont découverts blancs.»

Au fil de ses recherches, Painter a trouvé, bien sûr, l’origine du mot «caucasien». Dans son cabinet d’anthropologue, Johann Friedrich Blumenbach, le savant de Göttingen, conservait des crânes. Il estimait que le plus «parfait» d’entre eux était celui d’une jeune fille géorgienne, une «caucasienne», qui fut violée et mourut d’une maladie vénérienne. Le terme «caucasien», qui devait devenir au fil des siècles le mot de ralliement de «Blancs» qui, dans le monde entier, se sentiront supérieurs, venait en fait d’une petite esclave sexuelle.

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